Hier, l’auteur du blog « caracteresep », m’a demandé
mon avis au sujet de la « chick lit » (littéralement « lecture de
poulette »), ce genre littéraire écrit par des femmes pour des femmes. Les
parfaits représentants de cette tendance née aux Etats-Unis sont « Le
diable s’habille en Prada » ou encore « Le journal de Bridget
Jones ».
En me promenant à la Fnac dernièrement, j’ai pu constater
l’importance du phénomène, un rayon entier lui étant consacré. Les couvertures,
comme les intrigues, sont un concentré de stéréotypes : des talons hauts,
des rouges à lèvres et des héroïnes dont le but ultime dans la vie est de
rencontrer un mari riche, entre 2 séances de shopping.
Cependant, j’ai beaucoup plus de mal à critiquer ce genre
littéraire plutôt qu’une publicité sexiste. La première raison, c’est que je
n’en ai pas lu un seul. La deuxième, c’est que je suis très mal à l’aise avec
l’élitisme intellectuel qui balance d’un revers de main dédaigneux Levy, Musso
et la chick lit dans la grande poubelle de la littérature. En tant que fille de
libraire, je me dis que lire un livre, quel qu’il soit, c’est déjà une bonne
chose en soi. Naïvement, j’imagine que ce genre d’ouvrages accessibles
redonnera peut être à certains le goût de la lecture et leur mettra le pied à
l’étrier vers d’autres genres. Je ne jugerai donc ni n’accablerai les lecteurs,
d’ailleurs qui suis-je pour m’ériger en grande prêtresse du bon goût
littéraire ?
En revanche, je suis plus critique à l’égard des éditeurs,
qui, attirés par le profit que représente cette audience féminine, manquent
cruellement d’imagination. C’est tristement flagrant dans le monde de la
bande-dessinée : pour une Pénélope Bagieu, combien de sous-illustratrices,
plus ou moins douées ? Combien d’ouvrages débordant de fifilles en Louboutins
bouffeuses de macaron ? La « BD girly » a désormais envahi les
rayons et les éditeurs se frottent les mains quitte à faire fi de l’exigence de
qualité dont ils devraient être garants. Et à laisser de côté des projets moins
rose bonbons mais pourtant intéressants.
Tanxxx, auteure de bande dessinée, l’explique très bien sur
son blog dans ce billet
de 2011 mais toujours d’actualité : « Je suis furieuse de voir tous
les jours, TOUS LES JOURS, une nouvelle nana qui gribouille sortir un bouquin.
Un livre : un éditeur, un maquettiste, avec un peu de chance un correcteur,
avec beaucoup un chef de fab, du papier, de l’encre, un imprimeur, un
distributeur, un libraire, un client, tout ça pour un machin strictement dénué
d’intérêt. Ho bien sûr, si ce genre de truc permet d’éditer à côté des
bouquins ambitieux, plein d’invention, beaux, intéressants, drôles, fins, OK,
pas de problème ! Mais non. Non. On cherche encore la nouvelle Margaux Motin
à publier, on en a rien à foutre des bouquins. Strictement rien
à foutre. On est là pour vendre un produit bas de gamme à des
clients bas de gamme. Toujours, toujours, ad nauseam. et de vrais auteurs
crèvent la dalle à côté, crèvent de faire des trucs intéressants, parce
que c’est “pas assez linéaires”, ou “pas assez joyeux”, ou “trop tordu”, ou que
sais-je encore ».
Cette « girlysation » de l’édition est assez
symptomatique : il y a 2 semaines, une réédition anniversaire de
« The bell jar » (« La cloche de la détresse ») a elle
aussi fait les frais de cette ripolinisation rose bonbon. L’ouvrage n’a pourtant
rien de « Sex and the city », entre troubles mentaux et tentatives de
suicide, avec, en fond l’Amérique des années 50. L’éditeur américain a
néanmoins jugé bon de relooker la couverture façon chick lit sans doute pour
attirer de nouvelles lectrices : on peut y voir une jeune femme aux ongles
rouges et à la bouche écarlate se repoudrer le nez, très loin de la couverture
d’origine. Et surtout du contenu du livre. Les réactions n’ont pas tardé à
pleuvoir sur Twitter : « Hideux » « Une insulte envers
toutes les femmes » « Mon Dieu. Comment est
ce qu’ils ont pu faire ça ? Est ce qu’au moins ils l’ont
lu ? » .
Le site Jezebel
est tout aussi cinglant « Si Sylvia Plath ne s'était pas déjà tuée, elle
l’aurait probablement fait si elle avait vu la nouvelle couverture de son seul
roman. Pour un livre traitant de la dépression clinique d'une femme, exacerbée
par les stéréotypes de genre auxquels on lui demande d’adhérer et ses choix de
vie limités en tant que femme, il est stupide de représenter une pin-up
prétendue rétro en train de se maquiller ».
Cette « girlysation » de l’édition s’étend
désormais à tous les domaines, même les super-héroïnes en font les frais !
Marvel vient ainsi de sortir « Le journal de She-Hulk », façon
chick lit! L’éditrice affirme «qu’il est temps d’explorer ce qui arrive
aux super-héroïnes quand on les transpose dans des romans féminins
traditionnels ». Ce qui donne des récits pour le moins
surréalistes : « She-Hulk grimpe les échelons professionnels le jour,
combat les méchants et sauve le monde la nuit, tout en cherchant l’homme idéal
qui ne se formalisera d’une petite amie très grande et verte ». Même les
super-héroïnes sont soumises à des injonctions irréalisables !
Que de défis pèsent sur les frêles épaules de nos super-héroïnes de chick lit (et indirectement de leurs lectrices) : sauver le monde,
gravir les échelons professionnels, se marier…et rester mince. Une récente étude a en effet démontré que la chick lit pouvait déformer l’image de soi et créer
des complexes. Les chercheurs de Virginia Tech ont mis en évidence que la
lecture de livres où l'héroïne se préoccupe constamment de son poids avait des
incidences sur l’estime de soi. Ils se sont basés sur « Something borrowed »
d'Emily Griffin, et « Dreaming in black and white » de Laura Jensen
Walker, pour arriver à leur conclusion dans leur étude intitulée "Ce livre
me rend-il grosse ?"
La chick-lit est-elle donc à jeter à la poubelle ? Dans
une interview, Kathy Lette, auto-proclamée inventeuse de ce genre
littéraire, estime que les éditeurs vendent tout, n’importe quoi et n’importe comment
sous l’étiquette chick-lit. « Ces dernières années, le marché a été inondé
par des romans de seconde catégorie, où des héroïnes en Wonderbras se
contentent d’attendre désespérément leur chevalier en costume trois-pièces
Armani ».
Mais les lectrices ne semblent pas dupes : selon « The
Bookseller », la chik lit a connu au Royaume Unis une baisse notable des ventes de 10% en
moyenne, avec des chutes vertigineuses pour certaines auteures (entre -40 et -70%).
Et si on faisait confiance aux lectrices pour faire le tri entre le
bon grain et l’ivraie?
Il y a des romans de chick lit qui sont effectivement sexistes et prennent les lectrices pour des imbéciles mais il y en a d'autres qui sont très bien écrits et proposent des histoires légères sans être stupides.
RépondreSupprimerDans les couvertures présentées ici, j'ai lu "Le Diable s'habille en Prada" qui peut paraitre superficiel au premier abord mais qui est en fait plutôt cynique. L'héroïne tyrannisée par sa boss s'accroche à un boulot glamour en espérant que cela boostera sa carrière. Au fur et à mesure, elle se transforme en reine de la mode, se laisse un peu tourner la tête par ce monde et ses gens... mais cela lui coûte de perdre son petit ami (qui refuse de revenir avec elle à la fin parce qu'elle a trop changé), sa meilleure amie ou presque et finalement tout ça pour rien puisqu'elle se fait virer. De cet échec, elle arrive à rebondir vers la carrière de ses rêves mais cela lui laisse un goût amer. Pas vraiment la morale rose bonbon des chick lit qui font la promotion du shopping haut de gamme!
Je n'ai pas lu "Confession d'une accro au shopping" mais j'ai vu le film et je l'ai trouvé assez intéressant dans son genre car il fait réfléchir à la société de consommation (l'héroïne est accro au shopping au sens littéral du terme au point de se retrouver lourdement endettée parce qu'elle ne peut pas s'empêcher d'acheter ce qui lui fait envie) et aussi à l'éducation économique (le héros veut changer les choses car il pense que les journaux économiques sont trop compliqués pour le grand public et que c'est pour ça que les décideurs peuvent faire ce qu'ils veulent : personne ne comprend l'économie à part une poignée d'initiés). L'héroïne "accro au shopping" se retrouve journaliste à expliquer l'économie aux masses en faisant une analogie avec sa situation et je trouve ça plutôt intéressant comme idée, même c'est à première vue un sujet superficiel.
Il y a donc de la chick lit intelligente mais le problème est que la créativité est souvent bridée (on peut parler d'amour, de shopping et d'histoires légères tout en restant original!)
Merci pour ce commentaire, ça me permet d'y voir un peu plus clair, il y a donc chick lit et chick lit (les éditeurs semblent mettre tout et n'importe quoi sous cette étiquette)
RépondreSupprimerPersonnellement, je lis de tout y compris ce qu'on appelle chick lit. mon auteur préféré et qui est loin des clichés que l'on s'imagine est marian keyes.Je te le conseille si tu ne la connais pas. Elle n'ecrit pas que sur des thèmes légers mais aussi sur l'alcoolisme féminin, la violence conjugale etc.. tout ça traité avec humour.C'est d'ailleurs dommage qu'on la cantonne à cette catégorie. Quant au reste c'est comme dans tout il y a les bons et les moins bons. Personnellement je n'aime pas le style de Kinsella qui a pourtant beaucoup de succès et ce que ce soit en français ou en anglais.
RépondreSupprimerMerci Sophie pour cette analyse approfondie sur ce sujet. Avec ses nuances et complétée par les commentaires ci-dessus, j'y vois plus clair sur ce genre et découvre cependant avec consternation son nom de "chick lit" un tantinet sexiste, mais peut-être suis-je trop ronchon.
RépondreSupprimerIl y a donc du bon et du pas bon, mais il n'y a pas de mal à se faire plaisir en lisant certains opus. J'avais adoré le Journal de Bridget Jones lors de sa sortie, très second degré et bien sûr soutenu par son humour british. Ce cas index de l'épidémie de production du genre qui a suivi ne doit pas être le seul bon exemple. J'ai aussi vu l'adaptation au cinéma du Diable s'habille en Prada, excellent avec l'interprétation de Meryl Streep qui frise la perfection et la candeur du personnage d'Anne Hathaway.
Sur un autre registre, on a un phénomène également très ciblé "niche commerciale" avec les romans pour ados (c'est quoi le nom du genre ?), dans les rayons depuis quelques années aussi. Hors de prix, les parents dépensent pourtant sans compter l'achat des nombreux épisodes des séries proposées pour voir enfin lire leur progéniture peu tournée vers la littérature. C'est déjà ça et il a là aussi des trucs très bien !
Bonjour Sophie
RépondreSupprimerTrès bon article, ce qui m'énerve dans la majorité de la chick'lit c'est le coté condescendant envers les femmes : couverture flashy et histoires stéréotypées, comme si les scénaristes de la collection arlequin avaient visionné l'intégralité de la série "sex and the city" pour relooker leurs histoires de prince charmant, sans compter les amazones filiformes en jean taille basse des illustratrices sensées représenter la mère de famille de moins de 50 ans....
Mis à part çà, comme le disent également les autres commentaires, c'est un ensemble assez hétéroclite, qui mélange des livres ou des bd de niveaux très différents.
le" journal de Bridget Jones" se démarque par son second degré ; tout le monde en prend pour son grade (Bridget, ses copines, ses parents, ses collègues, ses hommes) . Bridget est la cousine british de sheila levine ( héroïne de l'hillarant "sheila levine est morte et vie à New York" qui bien qu'écrit en 1973 n'a pas pris une ride). Le diable s'habille en prada taille un sacré costume à Anna Wintour la bosse de Vogue dont l'auteur a été l'assistante pendant un an : le sous-titre en anglais étant "a boss from hell" !
Et ben l'un des meilleures romans "féministes" que j'ai lu c'est "Lipstick Jungle" de Candace Bushnell, l'auteure de "sex and the city" (ultra sexiste j'en conviens).
RépondreSupprimerC'est l'histoire de plusieurs amies qui ont réussi dans le New-York d'aujourd'hui et qui sont "encore" confrontées à des problèmes résultant du machisme et de l'évolution des rôles dans le couple. C'est extrêmement visionnaire d'un point de vue français puisque les New-Yorkais ont quand même genre 20 ans d'"avance" sur nous puisqu'ils ont un % beaucoup plus important que nous de femmes à des hauts postes. Et c'est presque "dérangeant" par certains aspects car l'ambition est le moteur de tout le monde alors qu'en France c'est une notion tabou encore plus pour les femmes.
Il y a l'exemple d'une femme qui divorce alors que c'est elle qui fait bouillir la marmite et qu'elle a un poste très prenant et son mari est homme au foyer et se pose le problème de la garde des enfants.
Il y a l'exemple d'une autre femme qui doit faire affaire avec des français et là franchement faut le savoir que ce livre a été écrit avant l'affaire DSK tellement la définition du machisme à la française est percutante et rappelle étrangement l'affaire DSK par la bouche d'un homme d'affaires new-yorkais qui s'avoue macho pourtant ( et pourtant en France on est tous convaincus d'être plus "évolués" que les américains, qu'on juge sévèrement).
Reprenez plutôt la rubrique littéraire de CAUSETTE !
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